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Un beau dimanche ensoleillé. Pierre et ses « frères » ont décidé d’organiser une sortie au bord du lac de Dem, une retenue artificielle à une vingtaine de kilomètres de Kaya. Une étendue d’eau, dans ce pays aride à la saison sèche, c’est rare et précieux : ça vaut le déplacement !
En effet : au bout de la piste, nous trouvons un paysage nouveau qui caresse mon regard habitué aux espaces tempérés : de l’eau, des enfants dans l’eau, des boeufs qui s’abreuvent et, surtout, près de la rive, de vastes maraîchages : tomates, oignons, poivrons, maïs, haricots verts (ceux que nous trouvons sur nos étalages de Noël à 10€ le kilo et qui sont payés ici 25 centimes aux producteurs). Merveille de la rencontre de l’eau, du soleil, de la terre plus fertile dans les bas fonds, du travail des paysans et d’un projet de développement. C’est bienfaisant de cheminer entre les champs et de discuter avec les travailleurs.
Après une longue et belle promenade, nous choisissons un endroit calme, à l’ombre épaisse des manguiers pour installer confortablement notre pique-nique. Rien ne manque ! Thérèse et ses amis ont tout prévu : plat de crudités, poulet grillé, couscous et fruits, sans oublier le vin et la bière. Un vrai festin dans un petit coin de paradis !
Des enfants qui jouaient non loin de là se sont approchés discrètement et nous regardent… Le conversations vont bon train, assaisonnées d’éclats de rire. Le moral bon, l’appétit aussi et les poulets africains,maigres mais tellement savoureux, sont sérieusement attaqués.
Petit à petit, les enfants, une dizaine, se sont approchés… Curiosité ? Leur manège m’intrigue et je les surveille du coin de l’œil : ils jouent à se voler les uns aux autres les « tongs » dont ils sont chaussés et à les lancer vers nous, dans les buissons. Le propriétaire de la sandale doit alors oser s’approcher de nous pour récupérer son bien. Ils s’approchent de plus en plus. C’est alors que je m’aperçois que la chaussure n’est qu’un prétexte : ce qu’ils viennent récupérer, ce sont les os de poulet que nous jetons ! Et ce n’est pas fini : les plus grands essayent de les chiper aux plus petits qui s’enfuient à toutes jambes pour garder leur pathétique trophée…
Pour le coup, j’ai l’appétit coupé.
Mes amis, eux, bien qu’ils aient tout vu comme moi, font comme si de rien n’était. Le repas se termine joyeusement. Pour moi, le cœur n’y est plus. C’est le moment de ranger notre étalage. Allons-nous partir comme ça ?
Sans que j’ai rien vu ni compris des conversations , Siméon remplit un plat de couscous, Thérèse le couvre de sauce, et il va le porter aux enfants avec la consigne de ne pas se disputer. En moins de deux minutes, 24 mains et 12 bouches ont nettoyé le plat. Il ne reste pas la moindre graine ! Après l’appétit coupé, c’est la digestion qui va être difficile !
Mais, au fait, pourquoi ? Ce qui m’a choqué,c’est de voir ces enfants se disputer nos déchets pendant que nous mangions fort bien et fort agréablement. Mais quand je mange chez moi, chaque jour, ou quand je fais la fête avec mes amis loin d’ici, même si je ne les vois pas, ces enfants sont toujours là, dans la même situation. Et combien de millions d’autres, vivant des conditions bien pire encore. Mais je ne les vois pas, et ma sensibilité n’est pas agressée : je mange et je digère sans problème…
Mais amis, eux, n’ont pas paru choqué. Ce scandale fait partie de leur quotidien. Peut-être ont-ils été un jour à la place de ces enfants ? Mais eux, ils ont partagé, simplement, naturellement, et leur prière n’a pas été mensongère : « Seigneur, donne du pain à ceux qui ont faim ».