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Ma chère Agnès,
Tu m'as appris hier soir au téléphone que vous aviez choisi le prénom de « ma » prochaine petite fille: « Louise! » Je t'ai dit que c'est un bien jolie prénom et que je connaissais une grande dame qui porte ce prénom. Nous n'avons pas eu le temps de rentrer dans les détails et d'en parler d'avantage car c'est une bien longue histoire, une si vieille et triste histoire. Mais si tu as le temps de me lire aujourd'hui voici ce que j'aimerais que tu saches et que je n'avais pas envie de te raconter hier soir au téléphone.
Il y a deux semaines seulement, j'ai fait la connaissance de Louise Bois. C'était dans une exposition itinérante de copies d'oeuvres d'art qui a pour titre « Ma moitié » et qui se trouvait de passage à l'office de Tourisme de Salvagnac dans le Tarn.
Le conseil général de ce département a demandé à des poètes, des écrivains, des peintres, des illustrateurs contemporains de s'exprimer sur la moitié d'une reproduction d'une oeuvre d'art plus ou moins ancienne que l'on peut découvrir dans les musées du Tarn.
Toutes ces oeuvres d'art représentent des femmes, « moitié » d'un homme plus ou moins connu.
Sur la moitié droite de la copie du pastel représentant Louise Bois, réalisé par Marie Bermond , et que l'on peut voir en version originale au musée Toulouse Lautrec d' Albi, frère Anselme, moine bénédictin à En Calcat, a écrit :
« Que vais-je devenir, moi sa petite Louise? Il est trop tard, hélas, pour que je réalise qu' à tant combattre pour l'Humanité on ne s'attire que de l'adversité. »
J'ai alors voulu savoir qui est Louise Bois. Je suis allé chercher les informations suivantes sur internet, sur wikipédia.
Louise Bois est née en 1867. Elle est la fille d'un marchand de fromages en gros d'Albi. Elle se marie le 29 juin 1886. Elle a 19 ans. Il fait beau. La journée est magnifique. Il l'aime. Elle l'aime. Il a une bonne situation. Il est intelligent, brillant et déjà très connu, tout au moins au niveau local. Ils ont la vie devant eux. C'est la « Belle époque » !...
Le 19 septembre 1889, Louise donne la vie à la petite Madeleine et le 27 août 1898 au petit Louis. Une fille, un garçon, le choix du roi.
C'est le bonheur familial mais le ciel des amoureux n'est pas sans nuage. L'orage se prépare et le coup de tonnerre éclate le 31 juillet 1914 : un jeune étudiant, Raoul Villain, un nom pareil ça ne s'invente pas, assassine le mari de Louise, le père de Madeleine et de Louis, à la sortie de son travail au journal « L'Humanité ».
Le mari de Louise, le père de Madeleine et de Louis c'est ... Jean Jaurès. Brillant élève, il avait été reçu premier à l'Ecole Normale supérieure de la rue d'Ulm . Il en était sorti troisième au concours de l'agrégation de philosophie. Professeur, orateur et parlementaire socialiste, son pacifisme et son opposition au déclenchement de la première guerre mondiale soulevaient la haine de certains de ses adversaires de droite.
Raoul Villain l'a abattu, de deux balles de révolver dans la tête, au Café du Croissant, 146 Rue de Montmartre, le vendredi 31 juillet 1914 à 21h40.
L'assassin est arrêté et emprisonné mais la première guerre mondiale éclate et il n'est pas jugé. Il reste en détention provisoire. En 1915, Louis Jaurès a 17 ans. Il s'engage dans l'Armée française. Il est tué le 3 juin 1918.
Après cinquante six mois de prison, Raoul Villain est jugé, acquitté et …. Louise Bois, épouse Jaurès , doit payer les frais du procès.
Raoul Villain s’exile alors aux Baléares. Peu après le début de la guerre d'Espagne, les républicains l’exécutent pour espionnage au profit de l'armée franquiste.
Louise Bois est décédée en 1931. Madeleine Jaurès est décédée en 1951.
Ma chère Agnès, puisse notre petite Louise ne pas connaître une époque aussi terrible. Pardonnes moi si je t'ai importuné avec mes vieilles histoires. Je t'embrasse et je te dis à bientôt. Prends soin de toi et de la petite vie que tu portes en toi. Nous attendons avec impatience notre petite Louise à venir.
Ton père loin de toi qui pense à toi.
André LUGARDON.
source photo: flickr