Petite sœur aux yeux de gazelle… L’autre jour tu revenais de l’école avec tes copines. Jolies, espiègles, maquillées. Deux voilées, deux cheveux au vent. Toi, tu portais le foulard et tu marchais à petits pas, sur tes premiers « talons ». Couverte et coquette. Une Maroxelloise. A cloche-pied entre deux cultures. Sur la marelle de la société multiculturelle. Entre traditions et émancipation. Tu m’as confié tes rêves : entrer à l’université, faire ta vie, choisir ton mari. Avec ton franc-parler et ta rage d’apprendre, réussis tes études soeurette. Ton émancipation passe par l’école. Je ne veux pas qu’en t’interdisant le foulard, on te renvoie à la maison torcher les petits frères, subir les pressions parentales. Je refuse qu’on te refoule dans une école musulmane, qu’on te coince dans le repli, qu’on réduise les chances qu’un jour tu décides toi-même de te dévoiler. Tout ce qui ne tourne pas rond dans cette société doit-il être, une fois encore, la faute des femmes ? D’une minorité de femmes, stigmatisées, culpabilisées, bafouées par le regard public ? Soeurettes beurettes, je vous ai croisées dans des manifs contre la guerre. Vous étiez excédées par l’assimilation de votre culture au terrorisme, de votre foi à l’intégrisme. Vous disiez qu’on peut prier Allah en refusant la loi des barbus. Toi, tu portais le foulard, et tu disais : « Je suis fière d’être Belge. Je suis fière de notre politique étrangère. L’Europe ne doit pas s’aligner sur les Etats-Unis. » Khadidja, Aïcha, Latifa, vous m’avez expliqué. A l’école, on porte le foulard pour des tas de raisons. Par effet de groupe et crise ado, comme d’autres adoptent le piercing et le nombril à l’air. Pour être respectées par les garçons, s’afficher sexy en rusant avec un bout de tissu. Pour faire la paix avec les parents, et tracer son propre chemin dans la vie. Le voile, signe de soumission, est, parfois, une escale vers l’émancipation. Vous, à l’université, vous portez le foulard pour affirmer votre identité culturelle et spirituelle. Comme, avant vous, Nabela Benaïssa, dont le courage a ému tout le pays. Vous m’avez dit : « Pourquoi cette fixation sur le voile ? Il y a urgence ? Le chômage, les discriminations, les écoles surpeuplées, les quartiers délabrés, ça ne vous intéresse pas ? » Le voile, c’est bien commode pour tirer le rideau. Et se rendormir.
Bénédicte Vaes.
Publié dans le journal belge " Le Soir" le 9 janvier 2004.