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Quand je pense à Fernande...

... je pense à ...

Fernand : deux personnages de mon enfance. A ces deux prénoms sont associés pour moi non pas les madeleines de Proust mais le bon pain de mes jeunes années. Car Fernand et Fernande étaient les boulangers du tout petit village du département des Landes où j'ai grandi. Quand je songe à eux j'entends encore aujourd’hui crépiter les croûtes de pin qui servaient à chauffer leur four à bois. Ma première télé ce fut la porte ouverte du four à pain de Fernand. Je suis né en 1953. J'appartiens à la dernière génération d¹enfants de France qui a grandi sans télé. J'ai donc passé des heures dans la boulangerie de Fernand et Fernande. Elle était petite et grosse. Il était petit, maigre et sec. Elle avait une poitrine énorme, des fesses énormes. Fernand lui me fascinait parce qu'il jouait avec le feu (le rêve de tout enfant?). J'en ai fait des feux de ronces, de vieux cartons, de bois mort. J'ai grandi avec le feu. Mais celui de Fernand, il était magique. Il transformait l'eau et la farine et le sel en un pain dont je garde le souvenir d¹un gâteau. Il était beau son pain. Il était surtout bon. Il se devait d’être bon. C'était une nécessité économique. Quand j'étais enfant toutes les familles de la commune faisaient leur pain noir chez elle. Le pain de Fernand était donc le pain blanc, le pain de luxe, le pain du dimanche ou du petit déjeuner lorsqu'on devient vieux et que le palais se fait délicat. S’il n'avait pas été bon Fernande n'aurait pas vendu le pain de Fernand. En ce temps-là j'allais au catéchisme. Fernand était devenu pour moi un personnage biblique. Il multipliait les pains lui aussi à partir d'une pâte blanchâtre. Il gagnait son pain à la sueur de son front. Son fournil c'était l'enfer mais un enfer rédempteur. C'était un lieu où je me sentais bien, apaisé par le bruit hypnotique du pétrin. J’aimais l'odeur de farine puis celle du pain chaud. J'aimais le chant des grillons et la chaleur cuisante du four. Cette porte de four elle me fascinait, elle m'hypnotisait. Je me revois figé devant elle comme le sont parfois mes enfants aujourd'hui devant la télé. Tous mes sens étaient accaparés: l’ouïe, la vue, l’odorat, le toucher, le goût. J'entrais dans un monde d’adulte. J’étais une partie de ce monde. Je me fondais, je plongeais, je me noyais dans l’atmosphère de la boulangerie. J'admirais la dextérité de Fernand. Avec une plume d’oie ou de canard il faisait des signes magiques sur les baguettes non cuites. Je m'approchais. Je regardais. Je reculais. Fernand enfournait. Sa longue pelle me paressait un outil difficile à manier. J'attendais. J'étais hors du temps. Puis Fernand ressortait le pain toujours grâce à l'immense pelle, toujours avec des gestes vifs mais précis, secs mais doux. Je m'approchais à nouveau du pain. Je me remplissais de son odeur. Je m'empressais de lire les coups de plumes de Fernand. Les traits dans la pâte étaient devenus les lèvres gonflées d'odeur de la croûte du pain. Quel plaisir plus tard, le pain ayant un peu refroidi, de les casser et de les déguster. Aujourd'hui le rêve est brisé. Le pain blanc est bien souvent dégoûtant. Il se transforme en éponge molle et malléable en tous sens quelques heures après sa sortie du four. Il est "construit" à l¹usine à pain. De nos jours le pain de luxe c’est ...le pain noir. J'ai entendu dire que le dernier boulanger de Paris qui cuisait au feu de bois a dû fermer boutique: ses cheminées polluaient le quartier. Actuellement dans le pain blanc il y a de tout et bien peu de farine de blé. Au fil des ans les femmes de mon village natal ont cessé de faire leur pain à la ferme. L'été au marché de Barbotan les Thermes on paye très cher un plat que les femmes de mon enfance faisaient avec les restes de pâte à pain: elles glissaient à l¹intérieur une tranche du jambon de leur cochon. Elles faisaient cuire le tout au four à pain. Le jambon cuisait avec le pain. Le lard fondait dans la mie. Un régal. Fernande et Fernand sont morts. Le village de mon enfance n'a plus de curé, d¹instituteur, de boulanger, d¹épicier, de « bistroquet ». Fernand faisait autant de pains que cinquante paysans de la commune. Maintenant les usines à pains font autant de pains que cinq cents boulangers comme Fernand. Quelle sera la prochaine étape? Que ferons-nous de tous ceux et celles qui ne pourront plus gagner leur pain à la sueur de leur front? Et qui n’auront même pas un petit morceau de terre où faire un jardin de survie ? Je sais que j'ai idéalisé Fernand et Fernande parce qu'ils sont des personnages de mon enfance et qu’ils me rattachent aux souvenirs d'un temps heureux et plein d’insouciance qui ne reviendra plus ni pour moi ni pour eux. J'avais en ce temps-là une grande impression de paix, de sécurité et de liberté. En est-il de même pour mes enfants? Et pour tous les Fernand et Fernande d’aujourd’hui ?

 


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