" (...) L'instruction, c'est former des gens aussi compétents, aussi savants, aussi cultivés que possible. Mais problème - problème qui est la leçon de notre siècle - nous savons bien désormais que les plus hauts degrés d'instruction, de culture et de savoir ne nous garantissent pas des formes les plus extrêmes de la barbarie. Georges Steiner vient de formuler tout récemment cette question déjà formulée par d'autres: " Comment saisir psychologiquement, socialement, la capacité d'être humains à jouer Bach et Schubert le soir et à torturer d'autres êtres humains le lendemain matin? Existe-t-il des concordances intimes entre l'humain et l'inhumain? " Les constructeurs des camps de concentration nazis sortent des meilleures écoles d'ingénieurs d'Allemagne. Le proviseur du Lycée de Munich, dans les années vingt, est un helléniste humaniste convaincu, un fin grammairien. Alfred Andersch raconte dans un tout petit livre une heure de cours de grec dans ce Lycée de Munich où le proviseur vient inspecter son professeur de grec. Alfred Andersch a appelé son récit " Le père d'un assassin". Pourquoi? Parce que ce proviseur avait un fils et qu'il s'appelait Himmler. Si, effectivement, les plus hauts degrés de culture, de science et de savoir ne nous garantissent pas des formes les plus extrêmes de la barbarie, si celui qui est considéré comme un des plus grands philosophes du siècle, Heidegger, a sa carte au parti nazi jusqu'en 1945, si nous nous trouvons devant ce défi aujourd'hui, cela veut dire que c'est l'école qui est touchée dans son coeur même, pour ce qui est de sa première fonction, celle de l'instruction. (...) "
Source: Bernard Defrance, professeur de philosophie au Lycée Maurice Utrillo à Stains. Extrait de " Les entretiens Nathan", Acte IX, Editons Nathan, 1999.