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... une espèce en voie de disparition?
Pour ne pas avoir l'impression de déserter, j'ai demandé un poste en classe de perfectionnement en primaire. Avec ma collègue de la classse d'adaptation je me suis demandé ce que je pouvais faire pour « sortir » « mes » élèves de ce type de classe. J'ai essayé de comprendre et « d 'apprendre » « mes » élèves. Rien dans ma formation au métier ne m'avait préparé à enseigner à ces enfants en difficultés scolaires, sociales, familiales. Depuis trente cinq ans j'entends pourtant dire que l'on va nommer dans les classes « difficiles » que des maîtres confirmés et qu'il n'y aura plus un seul maître débutant nommé sur un poste « à problème ». Le fait-on vraiment maintenant? J'ai eu comme au collège une sensation d'enfermement dans ce type de classe. L'impression de ne pas avancer et de ne pas arriver à faire avancer « mes » élèves. Au bout de trois ans, après une inspection « houleuse », j'ai été déplacé et nommé sur un poste de primaire dans une école de campagne à deux classes. J'y suis resté dix sept ans. J'ai travaillé en étroite collaboration avec un directeur d'école passionné par son métier et avec des parents d'élèves soucieux de faire de leur mieux pour l'école et leurs enfants. Avec le recul du temps et parce que je suis resté vivre dans le secteur je sais que « nos » élèves ont réussi dans la vie et certains d'entre eux ont même très bien réussi. Et pourtant Dieu sait que ces écoles de campagne à plusieurs niveaux par classe ont été critiquées! « Ma » classe a fermé faute d'effectifs. En dix sept ans j'ai vu fondre le nombre d'agriculteurs et donc le nombre d'enfants. « Le marché commun a été la Saint Barthélémy des petits paysans français ». (Renaud Jean). J'ai souvent pensé à la phrase de Victor Hugo « inversée »: « Chaque fois que l'on ferme une école de campagne c'est une prison qu'on ouvre ».
J'ai alors demandé un autre poste en campagne mais plus près de la ville. J'ai obtenu un poste dans une classe unique de maternelle qui fait partie d'un regroupement pédagogique de deux écoles dans deux villages différents scolarisant les enfants de trois communes rurales. Je viens d'y passer onze ans sans m'en rendre compte. En 2008 je serai à la retraite. Et quand je songe à mon départ prochain je ne peux m'empêcher de regarder en arrière. Et j'ai envie de faire passer des messages à ceux et celles qui auront la patience de me lire.
J'ai l'impression de m'arrêter au moment où je commence à « posséder » mon métier, à savoir vraiment le faire. Je continuerai bien mais si je pouvais moduler mon temps de travail. Travailler encore oui mais par exemple que le matin ou que deux jours par semaine.
Je ne suis pas devenu instituteur par vocation mais par hasard, le hasard qui fait que lorsque vous présentez plusieurs concours vous êtes ou non reçu. Par contre je suis resté instituteur par vocation. Je me suis attaché aux enfants, à ce métier où il faut toujours se remettre en question , où « rien n'est jamais acquis à l'homme sauf sa peine ».
Si j'arrête ce métier ce n'est pas par lassitude, par découragement mais par crainte. Crainte de ne pas bien faire, de ne plus bien faire. Crainte de ne plus être « dans le coup », d'être dépassé par tout ce que l' on nous demande maintenant de faire à l'école. Crainte d'un conflit qui tourne mal avec un enfant, un parent, un élu, un inspecteur.
Si j'arrête ce métier c'est parce que j'en ai assez d'être le bouc émissaire des uns et des autres. Quand il y a un problème dans notre société la réponse des politiques, des médias, des parents est souvent « à l'école on devrait faire quelque chose ... c'est à l'école de faire... » . Non l'école ne peut pas tout faire. L'école se disperse dans mille et une activités qui n'ont plus rien à voir avec ses missions de base: apprendre à lire, écrire et compter comme le meilleur d'entre nous. J'ai l'impression que l'école devient un gigantesque centre de loisirs, un gigantesque centre commercial culturel avec des enfants et des parents en position de « consommateurs-rois ». L'enseignant se retrouvant alors en position du jeune cadre dynamique chargé de faire la promotion de son produit éducatif à la carte. Je doute du bien fondé d'un tel mode de fonctionnement qui affecte trop souvent aussi bien l'école privée que l'école publique.
Si je jette un coup d'oeil sur le chemin parcouru et si je me souviens de l'école de mon enfance et du temps où j'étais moi même élève, j'ai l'impression que nous avons progressé sur le plan matériel, que nous avons amélioré le confort des enfants dans nos écoles privées ou publiques. Chauffage central, eau chaude, eau froide, wc moderne, téléphone, fax, photocopieurs, ordinateurs, cars de ramassage scolaire, sorties à la bibliothèque, au cinéma, au musée, au théâtre; voyages scolaires, cantine pour tous etc...etc... tout cela fait partie de l'ordinaire de la vie dans nos écoles aujourd'hui. Cela n'a pas toujours été le cas. Et j'ai l'impression parfois que cela pourrait à nouveau ne plus être le cas pour tout le monde. Dans bien des écoles tout le matériel informatique serait à changer, des travaux de rénovation seraient nécessaires, des investissements pour accueillir les enfants et les parents d'aujourd'hui indispensables. Mais on dirait que notre système éducatif s'essouffle. L'état se désangage, certaines communes sont réticentes pour faire des dépenses pour l'école. Il y a des conseils municipaux qui n'ont pas ou peu de parents d'élèves et on n'entend ici et là des voix qui s'élèvent pour dire « l'école nous coûte cher » et pour dire aux enseignants: « vous nous coûtez cher ». Et bien oui les cartouches d'imprimantes ou de photocopieurs ça coûte plus cher que la craie des tableaux noirs ou l'encre violette des encriers de notre enfance. Mais pas plus que nous irions nous faire soigner chez un dentiste ou dans un hôpital équipé comme il y a cinquante ans pas plus les parents et les enfants d'aujoud'hui ne veulent d'une école équipée comme il y a cinquante ans.
Car il y a une forte demande, une forte attente autour de l'école. Beaucoup de parents ont peur pour l'avenir de leur(s) enfant(s). Ils ont peur que leur(s) enfant(s) vive(nt) moins bien qu'eux. Ils attachent beaucoup d'importance à la réusite scolaire. Quand elle n'est pas au rendez-vous il y a frustration et souvent conflit et recherche d'un coupable; le plus souvent le premier que l'on a sous la main: l'enseignant. La violence de notre société n'épargne pas l'école et son personnel. Quelquefois c'est dur à gérer, dur à vivre. Et rares sont les professeurs qui continuent dans le métier passé l'âge de la retraite.
Du débat « école publique-école privée » je ferai juste remarquer que les écoles privées sous contrat rencontrent les mêmes problèmes que celles du système public. Il m'arrive de rencontrer des collègues de l'école privée qui me disent « oui nous travaillons à l'école privée, privée de moyens ». A l'avenir le système éducatif français sera-t-il privatisé comme la télé l'a été, comme Edf, la poste, les autoroutes? Je n'en sais rien. Je ne suis pas madame Soleil. Je doute de l'idéologie actuelle qui veut nous faire croire que la privatisation c'est la solution à tous nos problèmes. Je reste convaincu du bien fondé de la phrase suivante: « Le peuple qui a les meilleures écoles est le meilleur des peuples; s'il ne l'est pas aujourd'hui il le sera demain. » Et cela ne peut pas être sans intervention de l'Etat.
Pour conlure si je pouvais refaire le chemin parcouru en tant qu'enseignant avec tout ce que j'ai appris au fil des ans je le referais bien volontiers.
André Lugardon.