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C'est en aimant qu'on devient forgeron

 

"Il est bon d'être solitaire. Il est bon également d'aimer. Avoir de l'Amour d'un être humain à un autre, c'est peut-être le plus difficile et cela nous est imposé. C'est l'extrême. C'est l'ultime preuve, la mise à l'épreuve. C'est le travail pour lequel tout autre travail n'est que préparation.

C'est pourquoi les jeunes gens, qui sont en tout des débutants, ne sont pas capables d'amour. Ils doivent l'apprendre de tout leur être, de toutes leurs forces ramassées autour de leur coeur solitaire, inquiet, d'où montent les battements. Ils doivent apprendre à aimer. Mais le temps de l'apprentissage est toujours long et clos. Aimer est donc pour longtemps, loin en entrant dans la vie, solitude. C'est une plus intense et plus profonde manière d'être seul pour qui aime.

Aimer n'est rien d'abord qui signifie se fondre, se donner et s'unir à une seconde personne. Que serait en effet l'union de l'inéclairci et de l'imprécis, de ce qui n'est pas encore en ordre? C'est pour l'individu une sublime occasion de mûrir, de devenir en soi-même quelque chose, de devenir monde pour l'amour d'un autre; monde pour soi-même.

Aimer est une grande et immodeste exigence envers l'individu. C'est une chose qui le choisit et l'appelle vers le vaste. C'est dans ce sens seulement, celui d'une tâche, d'un travail sur soi, ausculté et martelé jour et nuit, que des jeunes gens devraient se servir de l'amour qui leur est donné. Se fondre, se donner toutes les manières d'être en commun, voilà qui n'est pas pour eux. Il leur faut longtemps, longtemps encore, épargner, amasser. Voilà l'ultime, ce à quoi peut-être des vies humaines ne peuvent suffire encore aujourd'hui.

Or, c'est là que se trompent si souvent et si lourdement les jeunes gens qui, essentiellement, n'ont pas de patience. Ils se jettent les uns aux autres quand l'amour vient sur eux. Ils se répandent tels qu'ils sont, avec tout leur déséquilibre, leur désordre, leur confusion. Mais que doit-il en advenir? Que doit faire la vie de ce tas de mille débris qu'ils appellent leur communauté et qu'ils aimeraient bien, si c'était permis, nommer leur bonheur et leur avenir?

Là, chacun se perd pour l'amour de l'autre et perd l'autre et beaucoup d'autres qui voulaient encore venir; et perd les vastes espaces, les possibilités et change l'approche et la fuite de choses silencieuses, pleines de pressentiments, contre une perplexité stérile d'où plus rien ne peut venir; rien qu'un peu de dégoût, de déception, de pauvreté.

Et l'on cherche alors son salut dans l'une des nombreuses conventions qui, pareilles à des refuges publics, bordent en grand nombre ce très dangereux chemin.

Rainer Maria Rilke (1875-1926) "Lettres à un jeune poète"

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P
Les jeunes gens sont capables d'amour et l'amour dont ils sont capables est peut être le plus authentique, le plus profond parce que le plus naïf....mais c'est peut -être bien parce qu'il est naïf que les jeunes gens ont besoin d'apprendre à aimer . Peut on dire que les jeunes gens font preuve d'impatience? De maladresses sans doute, d'erreurs aussi. L'amour nous est imposé, oui, on ne le choisit pas et oui il apporte de la solitude car on s'y perd et on perd. Il m'arrive pourtant de penser que c'est pourtant celui vécu par les jeunes gens qui est le seul possible. Dès l'instant où il faut apprendre on rentre effectivement dans les conventions mais ce n'est plus de l'amour et alors rien d'autre en effet ne peut venir que déception.
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