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Point de vue de Gilles Martin-Chauffier dans " Paris Match" n°2996 du 19/25 octobre 2006 en page 12. " Il y a cinq millions de musulmans en France et on n'organise toujours pas de courses de chameaux à l'hippodrome d'Auteuil. Tous ceux que je connais boivent du vin au restaurant, suivent le tour de France, achètent du N°5 à leur femme pour son anniversaire et vont à la mosquée comme nous à l'église: une fois tous les 36 du mois. Il faudrait se calmer et mettre un terme à la paranoïa anti-islamique. Désormais quand vous dites que 99% des musulmans français ne rêvent que de livrets de Caisse d'Epargne et de vacances à Arcachon, on vous regarde, ébahi, comme si vous affirmiez que Dracula a refusé un poste de travail au centre de transfusion sanguine. Quand je croise dans Paris une petite " mahominette" avec son voile, je ne prends pas cette chenille pour un cobra. Gardons notre flegme et arrêtons de voir une seringue prête à injecter du sang de lion dans la ville à chaque fois qu'on aperçoit un minaret. Le Coran est comme la Bible: un immense livre où on trouve de tout, du gentil comme du méchant. Il faut être d'une malhonnêteté intellectuelle stupéfiante pour signer une chronique aussi haineuse que celle de Robert Redeker. Avec lui tout est clair: d'un côté les bons et de l'autre les mauvais. Simplifiée à ce point sa vie devait être un paradis avant la semaine dernière. C'est cracher à la figure de la liberté de pensée que de prendre la défense de ce simplet qui ne songe qu'à acquérir la notoriété ouvrant la porte des grands éditeurs. La tolérance n'est pas le droit d'insulter qui on veut, quand on veut, où on veut. Et si on le fait dans le plus prestigieux quotidien du matin français, on reçoit inévitablement des emails d'injures. Cette page m'en vaudra aussi des dizaines, c'est la règle du jeu. Mais tant pis. Dans une chronique on écrit ce qu'on croit et je trouverai toujours bête et malsain de classer les gens par catégories. Les jeunes, ça n'existe pas. Les Français non plus, ni les juifs, ni les arabes... Il y a des hommes et des femmes et c'est tout. Et si vous voulez en voir une brochette qui envoie aux pelotes les âneries de Robert Redecker achetez "Jeunes Turcs" de Moris Farhi. Ses personnages ne sont pas des musulmans, ce sont des êtres humains. On est à Istanbul entre 1940 et 1950. Pas dans le gratin. Dans le peuple et la petite bourgeoisie. Il y a Rifat, le patatpouf qui se met aux haltères pour ne plus être traité de mauviette; Sofi, la soubrette arménienne qui emmène au hammam les fils de sa patronne; Bilal, le jeune juif qu part sauver ses cousins grecs coincés à Salonique par les nazis; Adem, l'acrobate noyé dans l'alcool depuis que ses mains ont lâché son partenaire de haute voltige; Suna, la riche existentialiste qui pêche ses amants parmi les adolescents du lycée voisin, Orhan, le costaud bulgare qui protège le restaurant grec du quartier; Asik Ahmet, le professeur kémaliste fou de poésie que les gouvernements de droite et de gauche ne cessent de tourmenter... Ils boivent du raki, ne fréquentent jamais la mosquée ( ni la synagogue ) , ne parlent que de filles, adorent le cinéma et vouent un culte à leur ville. Ils la voient comme un immense jardin du bord de mer conçu pour accueillir toutes les races et toutes les religions. Peuplée de Turcs, de Grecs, d'Arméniens, de Tziganes, de Perses, de Russes, d'Azéris et tutti quanti, elle a autant de couleurs que l'arc-en-ciel. Pour autant on ne baigne pas dans la gelée de rose. En 1942, pour calmer Hitler, le gouvernement instaure une taxe écrasante qui ruine quantité de juifs, de Grecs et d'Arméniens. Simplement on voit dans tout le quartier francs-maçons, communistes et braves gens solidaires collecter des fonds pour que les minorités survivent. Cette parenthèse dure moins d'un an mais elle est au coeur du roman et elle montre la réaction des Turcs indignés de voir apparaître officiellement dans la république d'Atatürk les préjugés raciaux que l'Empire ottoman avait toujours interdits. Soudain on redécouvre ce qu'on ne devrait jamais oublier: la politique est odieuse mais les gens n'aiment jamais l'injustice. Ni chez nous ni chez les autres. Ce qui fait le charme envoûtant de ce roman. Des petits voyous rieurs, des femmes faciles et généreuses, des mères inquiètes, des profs dévoués, il y en a partout. Et c'est partout le sel de leur terre, qu'elle soit chrétienne, musulmane, boudhiste ou athée. Le monde est un village. Il ne faut jamais se solidariser avec ceux , comme Redecker, qui veulent le hérisser de murs."
" Jeunes Turcs " de Moris Farhi, aux éditions Buchet Chastel.