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Vous est-il déjà arrivé, pour une pecadille voire pour rien, de vous faire aligner sans le moindre ménagement ? L'autre soir, une défaillance de l'électronique a coupé inopinément le moteur de ma voiture et, sur la lancée, j'ai dû m'arrêter nolens volens sous un tunnel du périphérique parisien. Un endroit où, à 22 heures passées, un dimanche soir, avec quatre voies disponibles, ce n'est pas la place qui manque pour circuler. J'ai signalé ma manoeuvre, mis les warnings et comme j'étais déjà sur la file de droite, il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. Pour autant, j'ai eu droit aux appels de phare furibards et aux coups de klaxon hystériques. A croire que c'était par plaisir évident que je m'arrêtais là et que j'étais en train de déballer mon piquenique!
Cela me rappelle être entré en voiture dans le parc d'une résidence où j'avais le matin même acheté un appartement. Mon véhicule arborait encore le numéro d'un département voisin, le 9-3. Avant que j'eusse le temps de dire ouf, un copropriétaire m'apostrophait: "Vous n'avez pas vu que l'accès au parking est réservé aux résidents ?" Je vous laisse apprécier la tournure interro-négative de l'apostrophe et imaginer le sous-entendu... Il y avait, selon moi, du "sale con" entre les lignes.
On pourrait se contenter de remarquer l'incivilité de certaines personnes dans certaines circonstances. Je crois cependant que le mécanisme est plus complexe que la simple incivilité et qu'il mérite d'être analysé. Car ces comportements nuisent aux règles qu'ils prétendent défendre en même temps qu'ils déclenchent en réponse - en tout cas chez moi - des décharges d'adrénaline propres à faire monter la conflictualité. Deux conséquences éminemment négatives pour le bon fonctionnement de notre société.
Si j'essaye de comprendre ce qui se passe chez l'agresseur, il y a d'abord, me semble-t-il, une précipitation à juger. Sinon, plusieurs interprétations auraient le temps de se présenter à son esprit, et sa réaction, on peut l'espérer, serait différente. Or, d'interprétation, une seule s'impose manifestement à l'agresseur et elle est de l'ordre du procès d'intention et de la projection: si "l'autre" fait ce qu'il fait, c'est qu'il n'en a rien à battre des règles que - moi - je respecte. C'est même qu'il a choisi de me mépriser, voire de m'empoisonner la vie à loisir, etc. Tout cela débouche sur la réactivité mécanique d'un pantin. Le coup de gueule, de phare ou de klaxon part comme un pet qu'on n'a pas pu retenir.
Je fais l'hypothèse que nous avons tous notre lot de stress et de frustrations personnelles que nous ne pouvons pas toujours renvoyer à ceux qui en sont la cause. Au surplus, nous baignons dans un système socio-économique qui stimule plus de désirs que nous ne pouvons en satisfaire et insuffle une forme de tension dans tout ce que nous faisons. Avez-vous par exemple remarqué le nombre de gens qui sont fébriles ? Si vous êtes sur leur trajectoire, vous n'êtes qu'un obstacle. J'avais même trouvé sur Facebook un groupe "Contre les cons qui bloquent le côté gauche des escalators". Cela m'avait d'abord paru amusant et j'ai failli adhérer. Puis, j'ai trouvé que cette propension à voir des "cons" partout et à tout propos était malsaine au possible. Mais réfléchissez à cette image: nous sommes en train de devenir des obstacles les uns pour les autres! Vous appellez cela une société ?
Derrière les comportements incivils, il y a le plus souvent de l'humiliation rentrée, de l'amertume - le sentiment de ne pas être reconnu, pris en compte. Il y a aussi une douteuse complaisance à croire que l'autre est le responsable de notre vie pourrie, qu'il est plus heureux que nous et qu'il nous nargue. Il y a, plus dangereusement, la satisfaction d'un goût pour la persécution, qui se pare des habits de la vertu. Je vais dire quelque chose de politiquement incorrect: parmi les gens qui "alignent" les fumeurs, combien en vérité, plus qu'à respirer un air plus pur, trouvent leur plaisir à faire la police? Avez-vous remarqué, chaque fois qu'un interdit est promulgué, comme cela révèle des vocations de petits flics amateurs et revigore certains extrémistes ? Je me demande parfois si le gène du justicier vertueux n'est pas plus dangereux que la fumée du tabac. On devrait s'intéresser davantage à la pollution psychologique...