Je viens de loin, d'un pays en guerre sans foi ni loi, j'avais une vie presque ordinaire, je faisais partie des privilégiés. Mon mari et moi étions enseignants, lui enseignait la chimie, moi l'anglais dans un lycée de Grozny. Nous étions encore étudiants quand la première gerre a secoué notre pays, n' y tenant plus, en 2002, mon mari est parti dans la résistance avec ses amis quelques mois plus tôt. Je ne pouvais plus vivre seule avec mes enfants, sans lui j'avais peur, j'ai choisi de m'armer et rejoindre mes parents en rase campagne à une dizaines de kilomètres de la capitale. Un soir d'été, "ils" ont débarqué chez mes parents, mis la maison sans dessus dessous, égorgés sous mes yeux mes vieux parents qui n'avaient rien demandé, je ne pouvais répondre à leurs exigences, comment pouvais je savoir où était mon mari, je ne le savais pas moi même. Je serrai mes enfants tout contre moi qui sanglotaient en silence, si j'avais pu...Mon dieu si j'avais pu les reprendre en moi, les protéger, rien n'y fait, "ils" crient, bousculent, "ils" se sont jetés sur moi, je n'ai pu réagir plus vite...mes enfants, je vacillais...mes enfants, je ne me souviens que d'une chose, j'ai reçu un violent coup dans la nuque, ma vision s'est brouillée, j'ai vu mes enfants pleurer.
Le froid du sol m'a réveillé, ma vision était floue, mon corps m'était étranger, je ne pouvais me mouvoir, mon dos...j'avais l'impression que l'on m'avait brisé les vertèbres, tout mouvement tout me demandait un effort considérable, j'ai du mal à respirer, je sens ma poitrine nue à même le sol, que s'est il passé ? Une peur effroyable m'assaille, je sens mon sang bouillonner : où sont mes enfants...mes enfants... je crie, j'hurle... m'égosille, aucun son, aucune réponse, je peine à me lever et là, je revois la scène, mes parents sont toujours là, inanimés dans le salon à quelques mètres à peine de moi, j'entendais cette pendule, mon Dieu cette pendule quelle torture pour mes sens, mes enfants... je me traîne, j'arrive tant bien que mal à me relever, je me sens ivre, je trébuche sur des livres épars, mon corps ne m'appartient plus, je sens mon corps à vif sans comprendre pourquoi, je relève machinalement ma chemise dégraffée, mes enfants...Et là stupeur : je trouve recroquevillés les corps de mon fils serrant fermement tout contre lui son doudou chiffon et ma fille dans une mare de sang, méconnaissables le visage blême, une balle dans la nuque, mes enfants... ces ordures ont tué mes enfants !Mon fils n'avait pas trois ans... J'ai perdu connaissance, je me suis réveillée en pleine nuit, j'ai serré fort mes enfants tout contre moi, fermé leurs paupières, j'ai pleuré...Je ne sais combien de temps je suis restée là les serrant tout contre moi, leur chantant des chansons, j'ai égrené mes souvenirs avec eux.Leurs corps raidis me rappelait sans cesse la réalité et j'ai dû me résoudre à les enterrer près de la maison, avec mes parents, le lendemain matin.
J'ai prié, pleuré des nuits et des jours entiers, puis, j'ai pris ce que je pouvais prendre avec moi, les pulls de laine de mon père, les chaussures de ma mère, j'ai collé entre ma peau et les pulls la chemise ensanglantée de ma fille et le foulard de mon fils, et j'ai tout abandonné. Puis, j'ai erré, erré des jours entiers, vendue mon alliance et mes boucles d'oreille en or, ma montre, avec cet argent j'ai pu partir en bus, de nuit, avec d'autres, ailleurs.
Alors madame, voyez, que puis je faire de plus ? J'ai fuit mon pays, je suis arrivée ici comme j'ai pu, je veux être protégée, je ferai tout ce qu'il faudra, laissez moi entrer dans votre beau pays qu'est la France, je ne demande rien, j'ai tout perdu, je ferai ce qu'il faudra, mais de grâce, ne me renvoyez pas là bas.
Si je suis ici avec vous aujourd'hui c'est grace à X qui, je la remercie mon Dieu, me prête une chambre, c'est bon la France madame, vous n'imaginez pas, j'avais perdu l'habitude de marcher simplement dans la rue, je vivais tête baissée dans les épaules, je vivais de ce que la rue me donnait : vous êtes fous les français vous gaspillez tant, tout ce pain, cette salade, ces yaourts que vous jettez par palettes entières...enfin, tant mieux pour nous gens de la rue, gens de rien... Mais vous savez, c'est beau une chambre, mais j'aimerai tant aussi retrouver le sommeil, je ne fais que des cauchemars, je revois j'entends sans cesse mes enfants hurler, mes enfants que je n'ai pas pu protéger, mon mari me manque tant madame, ah oui, je ne supporte plus le silence madame, ça doit vous faire rire, je me ruine en piles pour le lecteur MP3, je fais mon travail, le ménage avec, je ne l'enlève que pour parler avec vous, je dors avec... J'ai trente deux ans madame, oui, ne me demandez pas la date du jour, je ne vis plus sur ce temps là vous savez depuis bien longtemps, je n'ai plus faim, j'ai oublié, j'ai tout perdu madame. J'aimerai tant travailler, mais X me disait que je pourrai jamais retrouver un poste identique, mes diplômes ne sont pas reconnus ici...J'ai longtemps cherché un travail de traductrice, mais je ne maîtrise pas encore tout à fait le français.
Celà fait un an je crois que je suis ici madame, tous les jeudi je viens ici apprendre le français, je suis bilingue et parle courament l'anglais, j'ai du mal avec votre grammaire et votre "rrr" mais je fais des efforts. Je veux y arriver, je veux réussir. Ce que je voudrais faire dans l'immédiat madame ? Je voudrais travailler très vite, économiser beaucoup d'argent, revenir dans mon pays enterrer dignement mes parents et mes enfants, après ? Je ne sais pas madame. Je veux juste que ma famille, que j'ai laissé là bas, enterrée à la va vite, ait une tombe décente.
Oui, c'est vrai madame, mon corps est décharné, il ne parle plus mon corps madame, il est si meurtri, je ne sais plus ce que c'est que d'avoir faim, non madame, je ne veux pas de votre pitié, ne pleurez pas, vous avez des enfants ? Dites leur madame, dites leur tous les jours que vous les aimez, parlez leur de ce que vous faites ici avec moi, avec les autres, et surtout, surtout, profitez de tous les moments que vous avez avec eux, vivez pleinement votre vie ensemble avec votre mari madame. Ne pleurez pas le matériel, ne pleurez pas la voiture, j'étais comme vous, j'avais tout, et puis, un jour, on m'a tout pris. Regardez madame, vous voyez ce foulard délavé autour demon cou, c'est celui de mon fils et là, attendez (elle sort de la poche de son jean) une boule de tissu "ça appartenait à ma fille", le porte à ses narines, "je les garde avec moi mes enfants, c'est tout ce qu'il me reste d'eux". Elle sort les oreillettes de son lecteur MP3 et les porte à ses oreilles. Je vois deux larmes fragiles se suivre et creuser un peu plus les sillons de ses joues fatiguées et désydratées. Et le silence se fit.
( Témoignage de Silvya femme Tchétchène de 32 ans courageuse et volontaire reccueillie par une association toulousaine en 2007 alors qu'elle survivait dans la rue depuis plus d'un an en France.Elles sont des centaines à quitter leur pays, ces femmes de l'Est, elles ont fuit leur pays avec ou sans enfants, quand elles n'ont pas été torturées à mort, elles sont des dizaines les associations à les accueillir chaque jour sur le sol français, les moyens manquent, elles vivent dans la rue et se mélangent à nos pauvres ou se plient aux proxénètes qui les ont fait échouer à nos frontières, un but ultime les animent : vivre libre.)
Publié par Fanette http://fanette316.blogspot.com/search?updated-max=2008-05-29T09%3A01%3A00%2B02%3A00&max-results=7