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Les uns les autres.

    Elle a 22 ou 23 ans et gigote beaucoup. À ses deux copains, elle a pas mal de choses à racon­ter, tout le monde en profite. Son trajet pour venir, le stress pour arriver à l’heure : « Je débarque du métro et je reconnais pas un nom de rue, (censuré), je me dis c’est la totale, (censuré) . »
    Je tends l’oreille, on est debout à attendre, autant se distraire. Les copains lui demandent où elle habite, maintenant, elle explique qu’elle a choisi Lille, et qu’elle est en coloc’, que ça se passe bien, ceux avec lesquels elle partage le logement étaient en prépa comme elle et ont réussi le concours comme elle. Trou­ver un logement,

« (censuré), c’était galère », mais bon, c’est fait. L’un des copains lui dit qu’il a entendu parler d’elle lors de son stage en pénitentiaire, elle explique que le stage lui a bien plu, on lui avait prédit qu’elle al­lait se faire chambrer mais non, dans ce monde-là,  « une nana, ça les calme », com­mente-t-elle. Peu à peu, donc, je com­prends que la petite brunette qui ponc­tue ses phrases de « (censuré) » est une jeune fonctionnaire stagiaire d’un insti­tut régional d’admi­nistration.     On est drôlement décon­tracté, (censuré), dans l’administration, mainte­nant. Parce que, précisons-le, la scène se passe dans la salle des fêtes de l’Élysée, le 17 janvier. Il est un peu plus de 10 heures, nous attendons le président de la République qui doit présenter ses vœux de bonne année aux « forces vives » de la nation.
    La semaine suivante, je re­garde «Envoyé spécial» sur France 2. Le premier reportage est consacré à Fadela Amara. Elle s’apprête à publier son « plan banlieues », d’où cet in­térêt. Le reportage est épatant. Parmi bien des temps forts, ce moment où les parents de la se­crétaire d’État viennent dans le bureau de leur fille répondre aux questions du journaliste. Ils se sont mis sur leur trente et un. Elle vient au ministère en bas­kets, mais papa et maman, eux, se font une autre idée du respect des institutions et de la repré­sentation. De même, tandis qu’elle insiste pour conserver le langage décontracté qui fut ce­lui de ses années militantes, son père juge insuffisante sa propre maîtrise du français pour répon­dre dignement aux questions, et c’est en kabyle, traduit par sa fille, qu’il répond à l’interview. Autre temps fort, la présence dans une banlieue de Fadela Amara auprès de son ministre de tutelle, Christine Boutin,
pour un débat. La secrétaire d’État est dans son élément, les questions lui sont réservées. Mme Boutin peine visiblement à trouver sa place. Mais, interro­gés plus tard, des militants d’AC Le Feu, association née fin 2005 après les émeutes, reprochent à MmeAmara d’utiliser ce langage relâché qui plaît peut-­être à l’Élysée où personne ne le lui reprochera, mais baigne les jeunes dans l’illusion qu’on peut s’exprimer comme ça alors qu’aucun employeur potentiel ne retiendra leur candidature s’ils ne sont pas capables de faire la différence entre la façon de parler à ses potes et la façon de parler à son patron.
    Temps fort aussi, dans ce repor­tage, la scène où Mme Amara, en déplacement en province avec les membres de son cabinet, sourit et minaude :
« À tout à l’heure, monsieur le Préfet», avant de s’engouffrer en rigo­lant avec son équipe dans le hall de son hôtel dont elle n’a nul­lement l’intention de ressortir pour honorer de sa pré­sence la réception prévue à la préfec­ture. Tandis que l’image nous mon­tre la fine équipe toute contente de la bonne blague, en train de croquer des sandwichs dans la chambre, on imagine à la préfecture l’hu­miliation d’attendre en vain, et l’agacement de n’être pas plu­tôt rentré chez soi passer une soirée tranquille en famille. Le problème n’est pas la grossièreté envers un préfet, le problème c’est la grossièreté tout court. Le problème n’est pas qu’on ne traite pas un préfet comme ça, le problème c’est qu’on ne traite personne comme ça.
    Bien qu’il ne le dise jamais, donc, le reportage de France 2 le montrait sans ambiguïté: malgré son ardeur, malgré sa légitimité de femme tenace et courageuse, malgré le plaisir qu’à tout Français comme à ses parents fait le parcours de Fa­dela Amara, il est flagrant qu’elle est grisée et perd un peu les pé­dales. Ça arrive à tout le monde, ça lui est arrivé aussi.
    L’ennui dans tout ça, c’est qu’en France on est sensible à la bonne éducation. Elle re­flète, pensons-nous, le respect du prochain sans bien sûr le résumer. C’est pourquoi nous aimons que nos fonctionnaires s’en souviennent, et aussi nos ministres. Peut-être les insti­tuts régionaux d’administra­tion pourraient-ils l’enseigner à leurs stagiaires, comme AC Le Feu le rappelle aux jeunes des banlieues.

 
 
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Geneviève Jurgensen le samedi 26 janvier 2008.
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