Depuis le 10février 2007, Cosima, Rondine, Valentina et trois autres ânesses ont remplacé les camions bennes de Castelbuono, ville de 10 000 âmes à 90 km de Palerme et située au cœur du parc des Madonies en Sicile. Visage poupin, éclairé par un sourire communicatif, Mario Cicero, le maire, est un homme qui prend à cœur sa mission. «Il faut sauver la planète. Nous devons tous mettre la main à la pâte » , s’exclame-t-il, de passage à Rome.
Dans cet ancien fief des comtes de Geraci, la vie a changé avec ces six ânesses de race ragusaine, la plus prisée. Surtout pour les personnes âgées qui attendent l’ânesse-éboueur avec une carotte ou un morceau de pain sec, la main tendue pour la caresser.
Outre leur rôle d’ouvrier écologique, ces animaux favorisent la socialisation et permettent à la municipalité de faire des économies.
« Un camion vaut 30 000 euros et doit être changé tous les cinq ans, tandis qu’un âne âgé de trois ans coûte entre 800 et 1 600 euros et peut travailler deux décennies. Au prix du camion, il faut aussi ajouter l’assurance, la vignette, les frais de carburant et d’entretien, soit près de 9 000 euros par an, alors que le coût annuel d’un âne ne dépasse pas 2 300 euros » , affirme Mario Cicero.
Dans cette ville où le tri sélectif est très respecté par la population, trois ânesses suffisent à remplacer deux camions et peuvent bien plus facilement accéder aux ruelles. Leurs guides sont d’anciens alcooliques ou toxicomanes, un autre choix fait par la municipalité. Les ânes, affectueux et stimulants sur le plan émotionnel au même titre que les chevaux et que certains chiens comme les labradors, ont en effet un rôle thérapeutique reconnu qui s’étend aussi aux handicapés mentaux ou physiques ou aux adolescents en difficultés familiales ou scolaires.
La tenue de travail des ânesses est sobre. Elles sont équipées de deux caisses en bois et ne transportent pas plus de 100 kg par voyage. « Elles sont les seules pour lesquelles la
loi des 35 heures est appliquée, en Italie » , précise le maire en riant. Elles travaillent cinq heures par jour et sont libres tous les dimanches. Soumis régulièrement à des visites vétérinaires, ces herbivores sont particulièrement suivis dans leur alimentation (foin, paille d’orge, céréales et beaucoup d’eau).
« Nous en avons perdu trois, au début de notre expérience, parce qu’ils étaient suralimentés » , soupire Mario Cicero, qui se souvient d’une dure bataille déclenchée par l’association nationale de la protection des animaux. « Ils étaient convaincus que nous les avions maltraités. Nous les avons invités à venir vérifier leurs conditions de vie et de travail. »
Depuis, la Legambiente, la ligue pour la protection de l’environnement, a primé Castelbuono comme chef de file d’un parcours vertueux pour la valorisation du territoire. Castelbuono avait déjà été la première ville en Sicile à s’être dotée d’une station d’épuration rejetant de l’eau propre dans la mer. Des panneaux solaires ont été posés sur les toits des écoles et une station de compostage, qui réduira l’utilisation d’engrais chimiques, entrera bientôt en fonction.
Heureux et fier, Mario Cicero est un homme recherché. Plusieurs maires d’autres villes et villages d’Italie, notamment de Calabre et de Toscane, veulent à leur tour faire appel à des ânesses – plus dociles que les ânes – pour la collecte des ordures. Il est décidé à organiser, en 2008, un congrès sur le rôle écologique et thérapeutique de ses protégés.
Source: journal " La Croix" du mercredi 19 décembre 2007 page 10.