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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 13:44

 

C'était dans les années 90. J'étais alors instituteur en CM2. J'ai eu pendant trois mois dans ma classe un «étrange  élève ». Il avait été scolarisé dans l'école où je travaillais car il avait été arrêté par les forces de police. Il était en situation irrégulière sur notre territoire. C'était un étranger sans papier. C'était un enfant. Il n'y avait aucun acte de délinquance à lui reprocher, aucun acte de violence non plus. En discutant avec la famille d'accueil à qui il avait été confié, j'ai appris qu'il était en France depuis deux ans et demi. Il était arrivé du Maroc caché dans la soute à bagages d'un car de touristes français de retour de vacances au Maroc. Pendant deux ans et demi, il a vécu à Bayonne et Dax, sans se faire prendre, sans se faire repérer des services sociaux, des services de police. Sans famille, sans papier, sans domicile, sans foyer d'accueil, comment a-t-il pu vivre, dormir, manger, s'habiller, se laver? Je ne lui ai jamais demandé. Le temps qu'il est resté avec moi, je n'ai eu aucun problème de discipline, de comportement avec lui. Il s'est adapté à ma classe, à l'école sans problème. Il était en bonne santé. Ses yeux pétillaient d'intelligence. Son visage était souriant. Il se dégageait de sa personne une grande vitalité et il me donnait l'impression d'être là sans être là. Il était avec nous et ailleurs. Il était différent des autres élèves de ma classe. Il a été retiré de notre école au bout de trois mois. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Je pense souvent à lui. Je me suis posé des questions à l'époque. Je m'en pose encore. Je n'ai toujours pas les réponses. Ils seraient des milliers d'enfants en France à vivre dans la rue, dans l'illégalité, la clandestinité. Pour les uns, quelques milliers à peine; pour d'autres des dizaines de milliers. J'ai lu une fois le chiffre de 400 000. C'est invérifiable puisqu'ils sont par définition « inexistants », incomptables. A part les travailleurs sociaux, les associations caritatives, les Ong, on s'intéresse assez peu à eux. Pas de manifs, pas de pétitions pour eux. Assez peu d'articles sur eux dans les journaux, peu d'émissions de radio et de télé sur eux. Pourtant ils sont là parmi nous. Sans parents. Sans famille. Enfants, adolescents invisibles. Adultes de demain. Citoyens du monde.

 

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Source photo : Flickr.

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Published by André Lugardon - dans journalperso
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commentaires

André Lugardon 23/11/2012 20:52


Non il ne m'a rien confié et je n'ai rien demandé. Mais je ne pense pas que cet enfant venu d'Afrique ait connu ce que tu décris et qui est je suppose qu'une infime partie de la réalité de ton
travail d'éduc spé. Le souvenir que je garde de cet enfant c'est qu'il avait vraiment l'air heureux et en bonne santé physique et mentale.

faup 22/11/2012 12:35


et encore il ne t'a pas confié les horreurs qu'il avait connues, comme la défenestration de sa mère par exemple ou bien ses propres tentatives de suicide....

Brigitte Papleux 22/11/2012 11:05


Un très grand merci pour ce texte , Jean-François! Rien qu'à la lecture, mon coeur se serre. Je  pense aussi souvent à ces enfants des rues qu'ils soient dans notre pays ou ailleurs. J'ai
envoyé un post en ce  sens aussi suite à l'interview du président de l'asso "Alliance Vita" publié par la Vie sur le web. 

CLEMENT 12/11/2012 18:59


C'est une bien belle et triste histoire... C'est vrai qu'on en parle pas de ces enfants-là : je l'ignorais totalement !


Orane

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