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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 14:08

Sur la page Facebook de Patrick Lacombe à la rubrique articles on peut lire un texte sur Moncrabeau. Le voici en copier-coller:

 

Publié dans "Mémoire des lieux", troisième volume de la collection "Si Mouncrabeou m'éro countat" (Si Moncrabeau m'était conté) de l'Association Moncrabeau Hier Aujourd'hui Demain, Place Du Barry 47600 Moncrabeau

 

 

Rue de la fontaine

 

Pour l’étranger (au sens gascon du terme) qui cherche la rue de la fontaine, à Moncrabeau, un doute vient immédiatement à l’esprit : rue de La Fontaine, ou rue de la fontaine ?

 

Un L et un F majuscules feraient bien sûr référence au fabuliste qui a hanté nos bancs d’école. Oui, il y avait bien un Jean de la fontaine qui habitait près des escaliers descendant au lavoir mais rien à voir avec l’auteur du corbeau et du renard... Son nom véritable était Jean Dréan. Personnage secret, qui faisait peur aux enfants de tout le village et même à de nombreux adultes... Il parlait peu et vivait essentiellement la nuit. Il apparaissait de temps en temps, dans son jardin, en dessous du talus de la maison Ficat, mais c’est au bord de Baïse qu’il passait le plus clair de son temps. Le poisson était alors abondant...

 

Des fabulistes, ou plutôt des menteurs (au sens moncrabelais du terme), la rue de la fontaine n’en a pas manqué dans cette deuxième moitié du vingtième siècle où elle grouillait de vie. Mais on y reviendra par la suite.

 

Pour ceux qui ont vécu rue de la fontaine (sans majuscule), celle-ci commençait à la maison... de Monsieur et Madame Fontaine (avec une majuscule). Monsieur Fontaine était un ancien cadre de chez Renault, venu chercher à Moncrabeau la tranquillité nécessaire à une heureuse retraite. Ce couple s’intègrera très rapidement. Affables, disponibles, ils étaient propriétaires à leur arrivée de l’unique voiture de la rue, une 4CV, qu’ils mettaient volontiers à la disposition du voisinage.

 

Dans le virage de la maison des Fontaine, sur la gauche en descendant, se trouve une petite esplanade qui donnait accès à l’atelier-garage de l’ancien boulanger Monsieur Bousquet, dit « quéquet ». Quand il n’était pas sur Baïse à pêcher le cabot¹ « au flic » ou « à la volante »², il passait la grande majorité de ses journées dans cet atelier qui faisait fantasmer l’enfant que j’étais. C’était pour moi la caverne d’Ali Baba, le catalogue Manufrance passé du rêve à la réalité! Monsieur Bousquet était aussi un excellent nageur. Il faisait partie de l’équipe de water polo qui animait les jeux nautiques, dont la traditionnelle course aux canards, sous le pont, lors des Fêtes de la Madeleine.

 

Au fond de cette esplanade, à la fin des années quarante, se trouvait encore l’atelier d’un sabotier, Monsieur Sarreméjean, qui vivait en haut de la rue, « sous le porche ».

 

Juste à côté se trouve la maison de Mme Baylac. Son mari, officier de l’armée française, avait perdu la vie en Indochine. Veuve de guerre, elle était venue s’installer là avec ses deux filles, Mackie et Suzy. Le Docteur Deyris était leur tuteur, surnommé « teuteu » par les filles. Un surnom qui sera rapidement adopté par toute la rue. « Teuteu », c’était l’ange gardien de la rue de la fontaine. Il s’arrêtait régulièrement chez l’un ou chez l’autre, demandant des nouvelles, soignant tous les bobos, petits et grands, toujours gratuitement ou avec comme seul « salaire » une assiette de soupe partagée au coin d’une table. Je lui dois un de mes plus beaux souvenirs d’enfance, une invitation à passer quelques jours de vacances dans la maison de Capbreton. Moi qui avait la chance d’aller régulièrement en colonies de vacances à Bagnères-de-Bigorre, aller à la mer était un évènement extraordinaire. Mais plus extraordinaire encore avait été le voyage... en Jaguar. Je me souviens toujours de l’odeur des sièges en cuir, si particulière.

 

 

Plus tard, la maison s’est agrandie et « mémé Laguerre » est arrivée. La bonté personnifiée. Elle était bigourdane, et même si elle ne les voyait pas depuis son balcon pourtant bien orienté, son regard était souvent tourné vers les Pyrénées.

 

En descendant la rue, on arrive à la maison des Copin. Monsieur Copin, un ancien cheminot, était le frère de Mme Fontaine. Cette maison sera rachetée par la famille Badia. Celle que tout le monde appelle Jeannette y élèvera ses deux garçons, Jean-Marc et Vincent. Jeannette, c’est une des deux institutrices emblématiques du village, avec Mlle Bétoulières. « Bétou ». Impossible de les dissocier. Elles ont fait toutes deux leur carrière à Moncrabeau, « Bétou » est partie il y a trop longtemps. Jeannette, elle, profite d’une retraite bien méritée.

 

Vient ensuite la maison des Lacombe. Pierrot et Marie s’y sont installés en 1951, après avoir transformé la grange qu’ils avaient achetée en habitation, à force de sacrifices. Pierrot, c’est papa. Arrivé à Moncrabeau en 48, il y vivra toute sa carrière d’ouvrier menuisier charpentier dans les deux entreprises que le village comptait à l’époque. Maman, âgée de quelques mois seulement, est arrivée à « Bellevue » avec sa famille en 1926, dans la vague d’émigrés fuyant la montée du fascisme en Italie. En effet, l’année précédente, Benito Mussolini avait profité de la situation instable et du soutien du roi Victor-Emmanuel III pour instaurer concrètement un régime dictatorial fasciste. Des lois fascistes seront votées cette même année 1926. Ce parti fasciste deviendra parti unique et la totalité du pouvoir se trouvera entre les mains du "Duce". Cela se traduira par l’arrivée dans le Sud-ouest de nombreuses familles italiennes venues chercher refuge en France, qui fourniront ensuite une main d’œuvre bien utile dans nos campagnes lors de la deuxième guerre mondiale, quand les hommes français seront mobilisés.

 

Aujourd’hui, à 86 ans, à l’heure où ces lignes sont écrites, Pierrot est toujours là, fidèle à son jardin partagé avec les voisins et les amis. Il est devenu malgré lui le patriarche du quartier. La mémoire surtout. Quand il parle de la rue de la fontaine, il évoque avec nostalgie les longues soirées d’été passées entre voisins sur le perron de la maison des Carlesso. L’endroit avait été choisi en raison de son exposition, car on y trouvait une petite brise bien agréable lorsque la chaleur avait rendu la journée de travail bien pénible. C’était avant tout un lieu de convivialité, où on refaisait le monde en commentant l’actualité du jour. Pas celle de la télé : elle n’avait pas encore envahi les foyers et enfermé ses spectateurs dans une solitude sociale irréversible. L’actualité, c’était la rue, le quartier, le village, les travaux dans les champs, le rythme des saisons. Il y avait là Attilio et son épouse, mais aussi « Manine », la voisine d’en face qui s’occupait de son neveu, Emile. Il y avait aussi et surtout la famille Boudet, la « ruche » de la rue avec Marcelle, Lucien, la tante Andrée et les enfants : Jeannot, Lisette, Nicole, Lulu...

 

C’est pendant ces soirées que s’exerçait « naturellement » cette verve gasconne rendue célèbre par l’Académie des menteurs. Attilio, lui, avait aussi été boulanger avant de « monter à Paris » travailler dans une fonderie. Revenu à Moncrabeau pour la retraite, il racontait à qui voulait bien l’entendre, avec un accent italien à couper au couteau : « à Paris, z’était lo sef parce qué z’était lo sol français »³. Dommage que le débat sur la nationalité n’ait pas eu lieu à ce moment-là, Attilio avait (presque) toutes les réponses.

 

Entre la maison des Carlesso et la nôtre vivait M. Touron. Il sortait peu. Nous passions parfois plusieurs jours sans l’apercevoir. En fait, c’était un érudit. Ses journées, ses semaines, ses années étaient dédiées à la lecture, seul dans sa maison. Lorsqu’il partira, ce sont les Blanconnier qui rachèteront la maison, quand Lucien fera valoir ses droits à la retraite. Lucien est encore dans toutes les mémoires. Lui aussi a dédié sa vie au village comme employé communal. Il passera sa retraite à cultiver son jardin de la rue des Rondes, en compagnie de son chat à qui il portait quotidiennement à manger, qu’il pleuve ou qu’il vente. Jusqu’à ce que la maladie ne vienne interrompre ce rite immuable.

 

A la maison des Boudet, commençait « la côte ». La descente vers le pont. Lucien Boudet était avant tout un bon vivant. Jamais le dernier à raconter « des conneries » comme on dit chez nous. Il aurait fait un excellent roi des menteurs avec une des histoires qu’il affectionnait particulièrement. Celle de l’époque de ses fiançailles avec Marcelle. Ils habitaient paraît-il tous les deux sur les bords de Garonne. Marcelle plus en amont que Lucien. Et bien sûr, il lui « rendait visite » le dimanche. A l’époque, on ne se déplaçait pas aussi facilement qu’aujourd’hui. A bicyclette à la rigueur, et encore pas toujours. Lui, Lucien, avait résolu le problème. Il ne savait pas nager mais il savait faire la planche. Alors il se mettait à Garonne, sur le dos, pensait très fort à Marcelle et ainsi il pouvait remonter le fleuve à la voile... L’histoire ne dit pas comment il faisait le trajet du retour... sûrement en se laissant porter par le courant... ni où se trouve la part de vérité ou celle de la galéjade. Allez savoir !

 

En bas de la côte vivaient les Darqué. Monsieur Darqué était facteur. Heureusement, à l’époque, les facteurs avaient le droit de s’arrêter discuter avec les clients. Et même de boire un coup si nécessaire. Monsieur Darqué était un facteur consciencieux, à tel point qu’il rentrait rarement à la même heure. Cela dépendait de « la tournée », ou plutôt du nombre de tournées qu’on lui offrait. Mais le receveur savait vivre et l’attendait, quitte à rouvrir la poste si le retour était un peu trop tardif. Le monde change...

 

En face de chez les Darqué vivait « Marguerite ». Marguerite Lestrade. Sa silhouette bien particulière appartenait à l’identité de la rue de la fontaine. Immuable, elle allait et venait comme un métronome entre sa maison et celle des Baylac où elle travaillait, de sa démarche de plus en plus courbée avec le poids des ans.

 

Son voisin aussi, Marcel Laverny, dit «Miquette » avait un profil bien particulier, facilement identifiable sur sa mobylette bleue. Miquette et sa mobylette. Un brave homme, très discret, un peu timide, qui travaillait comme gardien au château de Castéron avant de se retirer là. Il suffisait pourtant de faire le premier pas et d’aller vers lui pour que son visage s’éclaire d’un large sourire.

 

Et puis on arrive au Pont. Fin de la rue de la fontaine, avec un « f » minuscule. La fontaine qui a donné son nom à la rue, c’est celle du lavoir, qui donnait une eau potable merveilleusement fraîche en été. On allait y remplir la carafe d’eau juste avant le repas, ou lorsque les amis venaient boire cette fameuse boisson anisée qui avait bon nombre d’ambassadeurs dans le village. La rue de la fontaine n’y faisait pas exception. Aujourd’hui, l’eau de la fontaine n’est plus potable. Les cris des enfants n’y retentissent plus. Ferrat avait raison, «ils sont partis vivre leur vie loin de la terre où ils sont nés »...

 

 

¹ Nom local du chevesne

 

² La pèche du cabot « au flic » se pratiquait à partir d’une barque, la canne-à-pèche d’une main et la rame de l’autre, demandant à la fois force et dextérité. La pèche « à la volante » se pratiquait à pied, le long des berges.

 

3 "A Paris, j'étais le chef parce que j'étais le seul français"

 

moncrabeau2.jpg

 

Source photo: Images Google.

 

 

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Published by André Lugardon - dans journalperso
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