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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 17:09

« (…) Les yeux clos, la respiration éteinte, Isabelle descend dans le silence qui est en elle. Isabelle s'enfonce dans les rues de Bruges, vidées de tout passant. Elle descend jusque là où c'est blanc et désert. Elle est toute resserrée autour du vide dans son coeur. Maintenant, là: elle se détend d'un seul coup, gracieuse comme un chat, fine comme un tigre. Un rouge-gorge a déployé ses ailes, ses plumes ont frissonné de colère mais trop tard, il est entre les mains d'Isabelle, il manque d'espace pour se débattre, il manque d'air pour piailler, il manque de tout, sorti du ciel comme un poisson qu'on tire de l'eau, il étouffe dans le noir, les yeux exorbités de rage. Elle sent la chaleur du duvet, la corne du bec, le bois tendre des pattes. Elle sent la vie panique entre ses doigts. Elle tient Dieu dans le creux de ses poings et elle commence à serrer, serrer, serrer. Ne faites pas ça, Isabelle. Ne faites jamais ça. Ne le faites pas, et non parce que je vous le demande. Je sais que vous ne m'aimez pas. Ne le faites pas pour vous: que deviendrez-vous, après ? La voix de Jacques. La voix au long cours, les yeux d'or. Il est à deux mètres, derrière elle. Elle ne l'a pas entendu approcher. Elle ne bouge plus. Elle écoute, sans comprendre. Les mots s'avancent, un par un. Réfléchissez. Réfléchissez vingt secondes, il ne doit plus rester plus de vingt secondes de vie à cet oiseau, vos doigts sont rouges tellement ils sont crispés. Je ne vous toucherai pas, je vous laisse libre. Simplement vous dire: ce qu'on emprisonne nous retient dans la prison. Ce qu'on détruit nous détruit à son tour. Dix secondes, vous avez encore le temps. Pensez-y. Il va salir vos mains et vos yeux, Isabelle. Il va pourrir en vous. Cinq secondes. Plus aucun mouvement dans la cage de chair et d'os. Deux secondes. Elle se retourne vers Jacques, lance ses poings en direction de son visage, desserre les doigts au dernier instant. Le rouge-gorge d'abord ne bouge pas, engourdi, puis l'ombre sort du coeur minuscule, la vie revient, les nerfs, les muscles, et d'un seul coup l'envol, très haut dans le ciel. La meurtrière et le pirate restent face à face. Ils ne se regardent pas. Ils ne se disent rien. Jacques fait demi-tour, revient dans la maison.(...) »

 

" Isabelle de Bruges" de Christian Bobin, édition " Le temps qu'il fait",pages 41/42.

 

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Photo Flickr.

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Published by André Lugardon - dans journalperso
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